24 mars 2008

La Folie Polaire


J'ai vu Polaire pour la première fois dans une édition des œuvres complètes de Colette (collection "Bouquins" chez Laffont). Elle figurait dans le dossier photographique, sur trois clichés : perchée sur un trapèze dans la salle de gymnastique de Colette, puis en jeune fille sage, sur un très joli portrait, et enfin en twin, aux côtés de Colette et de son mari Willy. Son allure et son genre de beauté, modernes, très éloignés des critères de l'époque, avaient attiré mon attention. La lecture de Mes apprentissages m'en a appris davantage sur cette chanteuse de café-concert devenue comédienne. Ce que Colette révélait de Polaire dans ses textes était à la fois beaucoup, puisque, à travers quelques anecdotes, elle en dressait un portrait vivant et attachant, et trop peu, car n'y figuraient que des bribes de la vie de l'actrice à une époque précise, celle où elle incarnait Claudine au théâtre vers 1902. Elle n'y disait rien de son passé ni de la fin de sa vie. Une seule allusion à "la triste Polaire de 1935" laissait toutefois deviner un destin malheureux. Cela donnait envie d'en savoir plus ; une envie que je pensais bien n'être jamais satisfaite. On peut imaginer quelles furent ma surprise et ma joie de découvrir La Folie Polaire sur un étal de la fnac. L'improbable et l'inimaginable s'étaient produits.

La Folie Polaire est un objet littéraire inclassable, ni tout à fait roman, ni tout à fait biographie, mais un peu des deux. Il s'agit d'une sorte de voyage onirique sur les traces de Polaire où fiction et biographie s'entremêlent. Cela n'aurait pas concerné Polaire, je n'aurais peut-être pas acheté le livre ; les biographies romancées me dérangent un peu car on ne sait jamais vraiment si ce qui est raconté est fiction ou fait avéré. Mais là, il s'agissait de Polaire, et en apprendre davantage sur elle valait bien que l'on supportât un peu de fiction, d'autant qu'il paraissait évident que l'auteur avait effectué des recherches sérieuses et approfondies sur le sujet. J'ai donc emporté le livre, et je ne l'ai pas regretté. Je pense maintenant que la manière dont Jean-Baptiste Thiérrée a abordé le sujet était probablement celle qui convenait le mieux. Ce livre est l'histoire d'une passion, doublée d'une recherche biographique. D'un côté il y a la l'histoire de la quête, romancée, qui montre l'intimité et les liens forts qui souvent se nouent entre le biographe et l'objet de son étude, et de l'autre, le fruit d'une recherche bien réelle, c'est-à-dire tous les documents rassemblés au fil du temps et qui permettent de retracer le parcours de Polaire, depuis sa naissance en Algérie, en 1874, jusqu'à sa fin misérable en 1939. Fiction et faits historiques coexistent de façon intelligente et harmonieuse dans le récit, sans jamais se confondre.
J'ai un moment regretté qu'il n'y ait aucune photo montrant Polaire vers la fin de sa vie, mais je pense maintenant qu'il s'agit d'un choix délibéré, d'une délicatesse de l'auteur, qui n'a pas voulu offrir la déchéance de l'artiste en pâture au public. L'image brutale de la misère a toujours quelque chose d'obscène, et cette obscénité n'avait pas sa place dans un livre qui est avant tout un hommage et une déclaration d'amour.

Un grand merci à monsieur Thiérrée pour avoir partagé avec nous sa "folie Polaire".

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Jean-Baptiste THIÉRRÉE
La Folie Polaire
Lume, 2007
ISBN 978-2-915474-16-9

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J'ai découvert qu'il existait des enregistrement de Polaire sur internet : ce site, dédié à la chanson française depuis le XIXe siècle, propose quatre chansons d'elle, ainsi qu'une biographie succincte et des photographies. Cela fait tout drôle d'entendre Polaire après avoir lu le livre. Je ne m'attendais pas à cette voix.

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21 janvier 2008

L'Art modeste


"L'art modeste est l'art de rendre la vie plus belle", écrit Hervé di Rosa, dans ce livre dans lequel il nous entraîne dans une sorte d'inventaire, à la fois visite guidée et tour du monde, de cette création protéiforme, souvent ludique et toujours surprenante, qui se situe en marge et à la confluence de tous les arts. Ce que di Rosa appelle l'art modeste, ce sont les créations et les collections populaires qui, sans prétention, nous donnent du monde une version idéale et colorée, la plupart du temps très kitsch. L'art modeste, c'est le monde de l'enfance qui continue à s'épanouir chez l'adulte. C'est l'émotion esthétique débarrassée des carcans intellectuels du bon goût et du grand art. C'est l'émerveillement et le plaisir à la portée de tous et sans arrière pensée. C'est la profusion. Ce sont les sculptures en sable, les peintures mièvres ou ratées, les collections de poupées, les maisons faites de bouteilles, et bien d'autres choses encore. C'est sublime d'invention, de mauvais goût, de naïveté ; c'est rafraîchissant.
On prend un tel plaisir à parcourir les diverses régions de l'art modeste, que le seul défaut du livre c'est son goût de trop peu. Di Rosa aurait pu nous le mettre en dix volumes qu'on en aurait quand même redemandé.
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Hervé di Rosa, L'Art modeste,
Hoëbeke, Paris, 2007
ISBN 9782-84230-115-6
224 p.

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20 janvier 2008

Littérature pour ados

En surfant sur le net, je viens de retrouver un débat autour d'un article du Monde paru le 30 novembre 2007 et dans lequel la journaliste accusait certains livres pour la jeunesse, jugés trop noirs et trop violents, d'avoir une influence néfaste sur les adolescents.
J'avoue que ce genre de raisonnement me fait toujours beaucoup rire car, la littérature pour ados n'existant pas à mon époque, je suis passée directement de la bibliothèque verte à la série noire. C'est vers l'âge de 11 ans que j'ai plongé avec délice dans l'univers du polar américain avec Dashiell Hammett, Chester Himes ou Raymond Chandler, et dans celui des romans de gare français, plus particulièrement San-Antonio, SAS (y a-t-il plus gore et plus violent que cela dans la littérature pour ado actuelle ?) et L'Exécuteur.
Ma petite âme sensible ne s'est pas trop mal remise de toutes ces mauvaises rencontres (mauvaises selon les standards actuels du politiquement correct). Cela ne m'a rendue ni violente, ni alcoolique, ni débauchée.
L'adolescence est l'âge des grandes découvertes et des grandes expériences, et il vaut mieux se confronter à la violence du monde à travers un livre que d'aller y voir soi-même et de se prendre les coups en direct live. Tout livre vaut expérience. La littérature de gare, m'a, paradoxalement, protégée du monde en me débarrassant d'une naïveté qui aurait pu m'être funeste. L'ignorance est beaucoup plus dangereuse que la connaissance des réalités, si violentes soient-elles.
Les ados n'ont pas besoin d'une littérature spéciale, aseptisée et enjolivée, et qui n'a pour effet que de les maintenir artificiellement dans le monde des Bisounours. Qu'ils plongent directement dans celle des adultes, ils y gagneront du temps et de l'expérience !
Au demeurant, on peut se demander si la volonté de figer les adolescents dans une enfance prolongée n'est pas tout simplement la version contemporaine de ce désir de jeunesse qui animait les coquettes du XIXe siècle et les poussait à nier l'adolescence de leurs filles en continuant à les vêtir en fillettes.

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10 août 2007

Le Mythe de la Contre-Culture




Révolte Consommée - Le Mythe de la Contre-Culture
Joseph Heath & Andrew Potter
Naïve, 2005
ISBN 2 35021 019 7
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Le livre est sorti en 2004 au Canada, sous le titre de Rebel Sell, et en 2005 en France, mais je viens seulement de le lire.

"Dans ce livre, nous avançons l'idée que si des décennies de rébellion contre-culturelle n'ont rien changé, c'est parce que la théorie de société sur laquelle repose l'idée contre-culturelle est fausse".

L'idée reçue c'est que la société est victime du capitalisme, qui, à grand renfort de publicité, s'arrange pour fourguer à la masse conformiste et lobotomisée tout un tas de produits dont elle n'a pas besoin. La contre-culture se voulant le contre-pouvoir lucide à ce système débilitant et coercitif.

C'est cette idée reçue que les deux auteurs s'emploient à démonter, en démontrant que la surconsommation n'est pas le fruit du conformisme mais, au contraire, le résultat d'une consommation concurrentielle motivée par la quête de distinction. Dans nos sociétés compétitives, les gens ne consomment pas pour faire comme tout le monde, mais, au contraire, pour se distinguer de la masse et affirmer leur différence. C'est cette quête de distinction qui les lance dans une logique de surconsommation semblable à la course aux armements à laquelle se livrent les pays. C'est la rareté qui distingue, rareté du produit de luxe, ou originalité de l'idée ou de l'attitude. C'est là que la rébellion contre-culturelle intervient comme créatrice de cette originalité tant désirée.

Le premier point démontré par les auteurs est que la contre-culture, loin d'empêcher la consommation de masse, fait, au contraire, partie intégrante du système en agissant comme moteur. Le deuxième point étant que l'idée politique de rébellion contre-culturelle, en s'opposant systématiquement à tout ce qui est organisé et étatique, et à toutes les règles et à tous les systèmes en général que, sans distinction, elle accuse d'être répressifs et coercitifs, affaiblit les États et les pouvoirs qui pourraient améliorer la société par des mesures réglementaires. Non seulement la contre-culture, en tant que projet politique, n'a jamais été capable d'apporter des solutions valables, mais, le plus souvent, elle aggrave la situation en s'opposant aux mesures qu'elle ne trouve pas assez radicales.

Par ailleurs, en assimilant toute déviance sociale à un acte de dissension, et en lui vouant une sorte de culte, la contre-culture n'a eu, pour le moment, pour seul effet, que d'encourager et de banaliser l'incivilité. "Poussée à l'extrême, elle a engendré un cycle de transgression sociale concurrentielle qui a fini par engendrer des comportements et des attitudes foncièrement antisociaux". Selon les auteurs, c'est ce mythe de la contre-culture qui a mené la gauche droit dans le mur. Les auteurs affirmant que "l'habitude contre-culturelle d'assimiler liberté et violation des normes sociales est devenue un boulet politique pour la gauche."
On en a eu la démonstration en France, récemment. En fait, en lisant ce livre, on se rend compte que le programme de Ségolène Royal était entièrement et typiquement un produit de la contre-culture, dont cet essai de 2004 annonçait déjà l'échec. D'ailleurs, pour un politicien prétendant gouverner un État, adopter les idéaux de la contre-culture, et donc l'idée qu'il faut être rebelle à tout ordre et à toute institution parce que tout ordre établi est suspect, équivaut à scier la branche sur lequel il est assis ou à se tirer une balle dans le pied.

C'est un livre facile à lire, et très intéressant, parce que toute notre société est marquée par la contre-culture, et que, dans notre quête de différence, nous sommes tous, sans même nous en rendre compte, victimes de ses sirènes. Les auteurs ne le disent pas, mais je pense que la contre-culture est devenue la nouvelle norme morale, aussi conformiste, intolérante et étriquée, et qui pèse sur la société, autant, et de manière aussi désagréable, que le faisait celle de la bourgeoisie bien pensante par le passé.

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Joseph Heath est professeur en philosophie à L'université de Toronto et Andrew Potter est chercher en éthique à l'université de Montréal.

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25 juillet 2007

Moi y'en a pas comprendre




Les librairies anglo-saxonnes ont décidé de retirer Tintin au Congo des rayons pour enfants, en raison de son idéologie coloniale et raciste. Je trouve incroyable que les Inrockuptibles, qui ont pourtant fait de la chasse au réac leur sport favori, trouvent le moyen de défendre ce bouquin.

"Une manière indirecte de censurer une œuvre en réduisant ses chances d'être lue par son public naturel", disent-il. J'hallucine. Ses "chances d'être lue", et son "public naturel" ! Est-ce une chance de lire ce bouquin-là, et la littérature coloniale a-t-elle un public naturel ?

La première fois que j'ai lu Tintin au Congo, je l'ai trouvé immonde, et je me suis étonnée que l'on continue à publier un livre qui n'honore ni son auteur ni le genre humain. Je me suis même demandé si Hergé n'avait pas honte d'avoir écrit cela. Les noirs y sont ridiculisés (même les singes parlent mieux qu'eux !), et Tintin, le fusil à la main, passe son temps à trucider la faune locale.

Quant à la "censure" ? Le mot est bien fort, puisque le livre n'est pas interdit, il est seulement déplacé au rayon pour adultes. Un déplacement qui devrait fatalement amener la question : "Pourquoi ce Tintin-là n'est-il pas avec les autres ?" Interrogation qui devrait logiquement donner lieu à une explication de texte et à une réflexion sur l'idéologie qu'il véhicule. Pas plus mal.

Mais oublions un instant l'idéologie pour ne s'occuper que de BD : est-ce que ce livre est un chef d'œuvre tel qu'il justifie que l'on s'arrange du reste ? Même pas ! Tintin au Congo est nullissime, l'histoire est sans intérêt, et son humour tarte à la crème est plus que lourdingue. S'il n'était pas signé Hergé, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus, et personne ne jugerait utile de ressortir cette vieillerie.

Si les enfants ne le lisent pas, hé bien ils n'auront pas perdu grand chose ! L'article conclut sur l'idée que Harry Potter est probablement un héros plus présentable pour les Anglo-saxons. Il n'y a pas photo. Harry est infiniment plus présentable, même pour les non Anglo-saxons.

La vraie place de Tintin au Congo est au rayon "histoire coloniale", comme document d'époque.

Et tiens, pour qu'il serve à quelque chose, on devrait même le vendre couplé à une histoire du Congo, où le lecteur apprendrait que du temps où le Congo belge était la propriété privée du roi Léopold II, celui-ci y a fait régner la terreur. Au nom du caoutchouc, et parce que son altesse a voulu rentabiliser rapidement ses investissements, on a violé, fouetté, torturé, mutilé, massacré, brûlé... Le Congo est devenu l'enfer sur terre, et la population a été victime d'un génocide dont on ne parle jamais.

"le Congo devint une sorte de vaste système concentrationnaire où l'arbitraire constituait la règle. Au cours des années 1890 et 1900, le publiciste britannique Edmund D. Morel et sa Congo Reform Association (1904-1913) surent émouvoir les opinions publiques européennes en dévoilant des photos d'Africains aux mains coupées. Ceux-ci étaient des survivants de massacres, laissés pour morts. En cas de livraison insuffisante du caoutchouc, la règle et l'usage imposaient en effet aux soldats de couper une main - généralement la droite - qu'on rapportait, le plus souvent séchée, pour prouver qu'on avait bien puni des ressortissants du village rebelle. De multiples rapports de missionnaires évoquent ainsi le nombre impressionnant de cadavres privés d'une main, rencontrés flottant sur le fleuve Congo et ses affluents."
"Afrique centrale : le temps des massacres", par Elikia M'Bokolo, in Le Livre noir du Colonialisme, Histoires Pluriel, Hachette, 2005.

J'ai vu un reportage sur le Congo belge au temps de Léopold II. On dit que le roi belge est mort avec une expression de terreur sur le visage, en murmurant : "horreur, horreur..."
Horreur, c'est le mot. Et s'il y a un enfer, il est certainement parti y rôtir pour l'éternité.

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Illustrations : John Steed lisant Tintin.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans la série Chapeau Melon & Bottes de Cuir (The Avengers), quand John Steed lit, c'est toujours des albums de Tintin ! Mais je ne l'ai pas vu lire Tintin au Congo.

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17 juillet 2007

L'Art pris au mot





L'Art pris au mot ou comment lire les tableaux...
Alain Jaubert, Valérie Lagier, Dominique Moncond'huy, Henri Scepi
Gallimard, 2007,
ISBN 978-2-07-077605-4

Présentation de l'éditeur.
Que comprenons-nous des tableaux que nous voyons ? Et d'abord, que voyons-nous ? Des couleurs, des formes agencées, des perspectives plus ou moins justes ? Que reconnaissons-nous de nous-mêmes, de notre quotidien, de notre imaginaire ? Qu'est-ce qui nous touche, nous émeut, nous fait frissonner ou nous ravit ? Que lisons-nous ? C'est à toutes ces questions que cet ouvrage répond en proposant de cheminer parmi trente chefs-d'œuvre, depuis la position du spectateur innocent jusqu'à celle de l'amateur éclairé. Regarder, comprendre, aimer : un parcours idéal. Dans ces 30 lectures de tableaux : un face-à-face permanent avec la littérature (une centaine de textes cités) ; des informations techniques, des anecdotes vivantes, des ouvertures sur d'autres expressions artistiques, sous forme d'encadrés ; d'autres tableaux qui réinterprètent le thème (plus de cent reproductions). Et pour garder sous les yeux les tableaux commentés : 30 reproductions sous forme de fiches.

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Ne rêvez pas, malgré le sous-titre prometteur - "comment regarder les tableaux..." -, vous pourrez lire le livre tout entier que vous le refermerez sans avoir appris comment lire une oeuvre. Il me semble que l'intention de départ était de faire une sorte de version papier de ce qu'Alain Jaubert nous livrait jusque-là dans ses documentaires. Excellent, me direz-vous, si vous avez apprécié les films. L'idée était assurément bonne, mais c'est la mise en oeuvre qui pose problème. Le documentaire, avec la possibilité offerte de manipuler les formes et d'intervenir sur les images pour illustrer les propos, avait un côté démonstratif et pédagogique que le livre n'a pas. Et, surtout, il y avait, dans les documentaires, une rigueur et une clarté qui font grandement défaut au livre.

Question de méthode : L'art pris au mot tient moins de l'analyse d'oeuvres que de la littérature sur l'art, voire, quelquefois, de la masturbation littéraire. L'art, ici, n'est pas "pris" au mot, il est "englué" dans la prose. Les auteurs accumulent les adjectifs et les phrases qui sonnent bien. Il privilégient la forme au fond, et se complaisent trop souvent dans cet intellectualisme obscur et creux qui est malheureusement la marque de fabrique des écrits contemporains sur l'art. L'interprétation des oeuvres, quelquefois intéressante, parfois douteuse, ou très discutable, car il ne s'agit que de points de vue personnels que, la plupart du temps, rien ne vient étayer, finit noyée dans cette espèce de logorrhée maniériste.

Toujours animés du désir d'en faire plus, au lieu de rester dans l'explication d'une seule oeuvre et de s'en tenir à elle, les auteurs extrapolent et profitent du sujet de la peinture pour s'attaquer en même temps à un ou plusieurs thèmes liés. Et voilà donc que, au beau milieu de l'analyse d'un tableau, le thème devient prétexte à des digressions sur d'autres oeuvres d'autres temps, voire même à dresser l'historique sommaire d'un genre ou d'une technique. On s'y perd.

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, on trouve encore, insérés un peu au hasard au beau milieu des commentaires d'oeuvres, des encarts en caractères de couleurs, et qui contiennent des citations, des explications techniques, ou des considérations n'ayant, la plupart du temps, qu'un rapport lointain avec le texte qu'ils viennent parasiter. Tout cela contribue à renforcer l'impression de coq à l'âne, d'amoncellement brouillon, qui se dégageait déjà des analyses.

L'ouvrage ressemble une sorte de fourre-tout assez rebutant. Le format choisi, relativement petit, et le fait que l'éditeur ait resserré textes et images afin de gagner sur le nombre de pages (déjà impressionnant : 573), ne contribue pas qu'un peu à la sensation d'étouffement produite par l'ensemble. Cela se lit, mais il faut être motivé.

Curieux manque de clarté pour une oeuvre qui se veut éclairante et surtout terrible manque de discipline pour qui prétend faire oeuvre pédagogique.
L'idée était bonne, l'ouvrage est érudit, mais, c'est, pour parler crûment, un vrai foutoir. C'est, assurément, pour tous les étudiants en histoire de l'art, un bel exemple de ce qu'il ne faut pas faire en manière de commentaire d'oeuvres.

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31 mai 2007

Moderne Médée

Voir Magda Goebbels, dans le film La Chute, empoisonner ses enfants, m'a rappelé la Médée de Pasolini. Il n'y pas de geste plus contre nature et plus barbare, pour une mère, que de reprendre la vie de ceux auxquels elle l'a donnée. La Chute, qui ne montre rien de la vie privée de la famille Goebbels, laisse imaginer une femme agissant en parfait accord avec son mari, guidée par un fanatisme aveugle - une impression que vient renforcer le contenu de la lettre d'adieu écrite à son fils aîné (1) :
"La vie qui viendra après nous n'est pas digne d'eux. Un dieu miséricordieux comprendra que je leur apporte moi-même la délivrance".
Ce choix de donner la mort parce qu'il n'y a pas d'avenir est également la thèse de Pasolini, dans son film Médée. Il montre le meurtre de Médée non comme une action monstrueuse, mais comme le désir d'épargner à ses enfants un futur dans lequel ils n'ont pas de place. Médée étant la prêtresse d'un monde archaïque que la Grèce venait de vaincre, ses valeurs et son monde étaient condamnés.
La ressemblance s'arrête là, Médée tue ses enfants, s'éloigne de l'homme et de la terre qui l'ont dépossédée de ses pouvoirs. Magda choisit la mort, mais sa lettre d'adieu, qui semble une profession de foi nazie, n'est qu'une explication officielle, une version idéalisée et simplifiée de motifs autrement plus tristes et plus complexes, ainsi que le montre la biographie écrite par Anja Klabunde.

Magda est une très belle femme. Elle a reçu une excellente éducation bourgeoise. Elle est cultivée et parle plusieurs langues. Elle aime le luxe et a de grandes ambitions. Élevée par un Juif qui l'a toujours traitée comme sa propre fille, ayant eu pour premier amour un militant, puis responsable, sioniste, Victor Chaïm Arlosoroff, et comme grande amie de jeunesse la sœur de ce dernier, on apprend qu'avant de devenir Madame Goebbels, elle avait caressé le projet d'aller vivre en Palestine avec eux. Passer d'un sioniste à un nazi paraît être un grand écart impossible, mais cela ne l'était pas autant que l'on pourrait le penser, si l'on en croit Victor Klemperer qui, à la même époque (2), mettait sionistes et nazis dans le même panier. Ces choix montrent surtout que la belle Magda aime les hommes de pouvoir, les leaders charismatiques. Quand elle rencontre Goebbels, elle vient de divorcer de l'industriel Günter Quandt. Elle mène une vie très confortable, mais elle s'ennuie. Entre elle et Goebbels, c'est le coup de foudre. Il s'aiment, se marient. Dans un premier temps, elle se sent parfaitement à l'aise dans son rôle d'épouse de ministre, grande amie d'Hitler, et incarnation de l'idéal de la femme et de l'épouse aryenne. Et puis la situation se dégrade. De muse adorée, elle devient mère de famille, enchaînant les grossesses et les problèmes de santé. Elle doit aussi affronter les nombreuses infidélités de son mari. Des infidélités qu'elle ne supporte pas, surtout quand Goebbels, tombé réellement amoureux de l'actrice Lida Barovaa se met à afficher sa liaison partout. Le couple se délite, et à la veille de la guerre il est à deux doigts de l'implosion. Magda veut divorcer et demande l'aide dHitler. Ce dernier, qui tient beaucoup à ce modèle de famille aryenne qu'elle et les siens incarnent, et redoutant surtout qu'un nouveau scandale éclabousse le parti, place Goebbels face à ses responsabilités : ou il sauve son couple ou il pert son poste. Goebbels renonce à sa maîtresse, et les deux époux signent un contrat d'entente, qu'ils s'engagent à respecter pendant quelques mois, le temps de voir s'ils peuvent encore sauver leur mariage, mais la guerre arrive qui relègue les problèmes privés au second plan. Le destin de Magda et de ses enfants est désormais scellé.

A travers les documents présentés par Anja Klabunde, on voit :
- que Magda avait fini par comprendre la nature profondément malsaine, cynique, diabolique de son mari. Elle connaissait ses méthodes, et le savait capable du pire. Il l'avait menacée de lui retirer ses enfants.
- que dans les années 40, elle savait tout des crimes nazis, et que, probablement, Goebbels les lui avait racontés pour l'associer et la lier davantage à son propre destin, ou peut-être seulement par cruauté. Témoin ces paroles de Magda, rapportées par sa meilleure amie, Ello : "Tu ne peux imaginer de quelles choses horribles il accable maintenant ma conscience, et je ne peux m'en ouvrir auprès de personne...",
- qu'elle s'est sentie tellement prisonnière de ses premiers choix qu'elle n'a pas cru possible un retour en arrière. Toujours à Ello, elle a expliqué : "Supposons que je reste en vie, je serai aussitôt arrêtée et interrogée à propos de Joseph. Si je dis la vérité, il faudra que j'explique quel homme était Goebbels... Je devrai décrire ce qui se passait dans les coulisses. Et alors toute personne convenable se détournera de moi avec dégoût. Chacun pensera alors que, sitôt mon mari mort ou fait prisonnier, je calomnie de la plus terrible manière le père de mes six enfants", ajoutant ensuite : "Le justifier devant ses ennemis, le défendre avec une réelle conviction... Je ne le peux pas non plus. Ce serait contraire à ce que me dicte ma conscience".

Les autres femmes de dirigeants nazis ne se sont pas suicidées, et elles n'ont pas été inquiétées ou très peu. Si Magda Goebbels a choisi le suicide c'est pour d'autres raisons qu'idéologiques. Le suicide est le passage obligé de ceux qui n'ont plus d'issue. Elle même l'avait déclaré, peu avant sa mort, et quel que fût le dénouement de la guerre : "Pour moi, il n'y a pas d'issue".
Pour ses enfants non plus, il n'y avait pas d'issue, car comment leur laisser vivre avec ce fardeau, dont ils ne pourraient jamais se débarrasser, d'être les fils d'un criminel, d'un homme, qu'avec le recul elle jugeait être l'incarnation du mal, mais dont elle n'avait pu se séparer à temps. Elle s'est elle-même jugée, déclarée coupable et condamnée à mort et a préféré emmener ses enfants avec elle.

(1) - Issu de son premier mariage, et donc pas le fils de Goebbels.
(2) - Victor Klemperer, Mes Soldats de papier, Seuil, 2000.
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Anja Klabunde, Magda Goebbels,
Tallandier, 2006.

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01 avril 2007

Nous autres

Je viens seulement de lire le roman d'Olivier Rohe, Nous autres, publié chez Naïve en 2005. Un livre court - moins de cent pages -, et qui démontre deux choses, d'une part que le Bowie des débuts reste une belle source de fantasmes en ce début de XXIe siècle, et d'autre part qu'il n'est pas facile de se hisser à la hauteur du dit personnage.
Le livre invente et explore une sorte de relation schizophrénique de Bowie avec ses divers avatars, David, Ziggy, Aladdin Sane, tous occupés à s'entre-détruire. Ce n'est pas mal pensé et tenté, mais on ne s'attendrait pas à voir Bowie nous asséner autant de banalités, c'est ce qui trahit l'idée originelle. N'est pas Bowie, même schizophrénique et à la limite de la folie, qui veut. Le génie, ça ne s'invente pas.

Le livre m'a seulement fait me demander si par hasard Bowie avait commencé à écrire ses mémoires, s'il tient un journal qui un jour sera publié, car ce que l'on aimerait ce sont des impressions et des réflexions de première main. J'espère qu'il écrira lui-même son histoire afin de ne pas la laisser entièrement aux mains de gens beaucoup moins doués que lui et qui, tous, tendent à projeter leurs délires et leurs désirs sur le personnage qu'ils racontent.
J'ai bien aimé le format du livre, et la couverture, avec cette photo de Mick Rock.

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01 mars 2007

Dictionnaire Mondial des Images

Si vous avez 59,90 euros à investir et que vous vous intéressez à l'image et à tout ce qui s'y rapporte, Glam Blam Blam vous conseille le Dictionnaire Mondial des Images, paru en novembre 2006 aux éditions Nouveau Monde, sous la direction de Laurent Gervereau. C'est un pavé énorme (1119 p.), éclectique, bien documenté, comportant un tas d'illustrations inédites et souvent surprenantes, très innovant, tant au niveau de la conception qu'à celui du design avec sa typographie en rouge et noir... C'est un gigantesque croisement de disciplines, d'époques, très à jour puisque blogs, Bollywood, et les caricatures de Mahomet y figurent. Passionnant. Incontournable.

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21 février 2007

Ganesha


Très jolie, l'ilustration choisie par le Magazine Littéraire pour son numéro dédié à la littérature indienne.

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24 janvier 2007

Théâtre de Cour

Il n'est jamais trop tard pour parler des choses intéressantes, comme, par exemple, du catalogue de l'exposition Théâtre de Cour - Les Spectacles à Fontainebleau au XVIIIe siècle, qui a eu lieu l'hiver dernier (2005-2006) au château de Fontainebleau, et que, malheureusement, je n'ai pas trouvé le temps d'aller visiter. A l'époque, j'avais cherché le catalogue, assez mal, certainement, car sans succès, et je viens de le trouver, par l'effet de ce hasard qui fait si bien les choses...
Si vous vous intéressez aux spectacles du XVIIIe siècle, c'est un must, car il est bourré de documents peu connus ou inédits (photos de décors de scène, de costumes), d'informations... On y apprend à peu près tout de l'organisation des spectacles, des habitudes de la Cour, et des oeuvres données à Fontainebleau à travers tous le XVIIIe siècle.
C'est un joli voyage dans le temps, à savourer en écoutant les opéras de Rameau, Grétry et Piccini...
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Théâtre de Cour : Les spectacles à Fontainebleau au XVIIIe siècle
sous la direction de Vincent Droguet & Marc-Henri Jordan
Éditions de la RMN, Paris, 2005, 120p.
ISBN 2-7118-4886-8.

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