08 novembre 2007

Notre Combat

Un collectif d'artistes a entrepris d'utiliser les pages de Mein Kampf d'Hitler comme base de leurs travaux.

C'est une idée qui montre bien l'état de l'art actuel qui est fait d'un mélange d'opportunisme, de prétention et de naïveté :

- Opportunisme, parce qu'en art contemporain, si l'on veut exister, il faut impérativement choquer. Et on ne peut guère trouver plus choquant et repoussant que le texte d'Hitler.
- Prétention et naïveté, car il est à la fois prétentieux et naïf de la part de ces artistes de penser que leur actions et leurs oeuvres puissent avoir une quelconque incidence sur la portée du texte et sur ce qu'il représente. Le texte est là et ils peuvent le triturer tant qu'ils veulent, cela ne changera rien. On ne change pas l'histoire, surtout après coup. L'histoire, si l'on veut la changer, c'est ici et maintenant, ce n'est pas 80 ans après.

Cette entreprise ne peut avoir qu'un seul effet : donner envie aux gens d'aller jeter un oeil à l'original, car il n'y pas meilleure stratégie pour attirer et intéresser que de masquer et de cacher les choses.

Dans sa préface, Simone Veil se demande "Que faire d'un tel livre ?". Ma réponse est qu'il n'y a absolument rien à en faire, et surtout pas de l'art.

Tout cela illustre admirablement l'impuissance de l'artiste face aux horreurs de l'histoire.

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www. notrecombat.net

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25 juillet 2007

Moi y'en a pas comprendre




Les librairies anglo-saxonnes ont décidé de retirer Tintin au Congo des rayons pour enfants, en raison de son idéologie coloniale et raciste. Je trouve incroyable que les Inrockuptibles, qui ont pourtant fait de la chasse au réac leur sport favori, trouvent le moyen de défendre ce bouquin.

"Une manière indirecte de censurer une œuvre en réduisant ses chances d'être lue par son public naturel", disent-il. J'hallucine. Ses "chances d'être lue", et son "public naturel" ! Est-ce une chance de lire ce bouquin-là, et la littérature coloniale a-t-elle un public naturel ?

La première fois que j'ai lu Tintin au Congo, je l'ai trouvé immonde, et je me suis étonnée que l'on continue à publier un livre qui n'honore ni son auteur ni le genre humain. Je me suis même demandé si Hergé n'avait pas honte d'avoir écrit cela. Les noirs y sont ridiculisés (même les singes parlent mieux qu'eux !), et Tintin, le fusil à la main, passe son temps à trucider la faune locale.

Quant à la "censure" ? Le mot est bien fort, puisque le livre n'est pas interdit, il est seulement déplacé au rayon pour adultes. Un déplacement qui devrait fatalement amener la question : "Pourquoi ce Tintin-là n'est-il pas avec les autres ?" Interrogation qui devrait logiquement donner lieu à une explication de texte et à une réflexion sur l'idéologie qu'il véhicule. Pas plus mal.

Mais oublions un instant l'idéologie pour ne s'occuper que de BD : est-ce que ce livre est un chef d'œuvre tel qu'il justifie que l'on s'arrange du reste ? Même pas ! Tintin au Congo est nullissime, l'histoire est sans intérêt, et son humour tarte à la crème est plus que lourdingue. S'il n'était pas signé Hergé, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus, et personne ne jugerait utile de ressortir cette vieillerie.

Si les enfants ne le lisent pas, hé bien ils n'auront pas perdu grand chose ! L'article conclut sur l'idée que Harry Potter est probablement un héros plus présentable pour les Anglo-saxons. Il n'y a pas photo. Harry est infiniment plus présentable, même pour les non Anglo-saxons.

La vraie place de Tintin au Congo est au rayon "histoire coloniale", comme document d'époque.

Et tiens, pour qu'il serve à quelque chose, on devrait même le vendre couplé à une histoire du Congo, où le lecteur apprendrait que du temps où le Congo belge était la propriété privée du roi Léopold II, celui-ci y a fait régner la terreur. Au nom du caoutchouc, et parce que son altesse a voulu rentabiliser rapidement ses investissements, on a violé, fouetté, torturé, mutilé, massacré, brûlé... Le Congo est devenu l'enfer sur terre, et la population a été victime d'un génocide dont on ne parle jamais.

"le Congo devint une sorte de vaste système concentrationnaire où l'arbitraire constituait la règle. Au cours des années 1890 et 1900, le publiciste britannique Edmund D. Morel et sa Congo Reform Association (1904-1913) surent émouvoir les opinions publiques européennes en dévoilant des photos d'Africains aux mains coupées. Ceux-ci étaient des survivants de massacres, laissés pour morts. En cas de livraison insuffisante du caoutchouc, la règle et l'usage imposaient en effet aux soldats de couper une main - généralement la droite - qu'on rapportait, le plus souvent séchée, pour prouver qu'on avait bien puni des ressortissants du village rebelle. De multiples rapports de missionnaires évoquent ainsi le nombre impressionnant de cadavres privés d'une main, rencontrés flottant sur le fleuve Congo et ses affluents."
"Afrique centrale : le temps des massacres", par Elikia M'Bokolo, in Le Livre noir du Colonialisme, Histoires Pluriel, Hachette, 2005.

J'ai vu un reportage sur le Congo belge au temps de Léopold II. On dit que le roi belge est mort avec une expression de terreur sur le visage, en murmurant : "horreur, horreur..."
Horreur, c'est le mot. Et s'il y a un enfer, il est certainement parti y rôtir pour l'éternité.

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Illustrations : John Steed lisant Tintin.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans la série Chapeau Melon & Bottes de Cuir (The Avengers), quand John Steed lit, c'est toujours des albums de Tintin ! Mais je ne l'ai pas vu lire Tintin au Congo.

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31 mai 2007

Moderne Médée

Voir Magda Goebbels, dans le film La Chute, empoisonner ses enfants, m'a rappelé la Médée de Pasolini. Il n'y pas de geste plus contre nature et plus barbare, pour une mère, que de reprendre la vie de ceux auxquels elle l'a donnée. La Chute, qui ne montre rien de la vie privée de la famille Goebbels, laisse imaginer une femme agissant en parfait accord avec son mari, guidée par un fanatisme aveugle - une impression que vient renforcer le contenu de la lettre d'adieu écrite à son fils aîné (1) :
"La vie qui viendra après nous n'est pas digne d'eux. Un dieu miséricordieux comprendra que je leur apporte moi-même la délivrance".
Ce choix de donner la mort parce qu'il n'y a pas d'avenir est également la thèse de Pasolini, dans son film Médée. Il montre le meurtre de Médée non comme une action monstrueuse, mais comme le désir d'épargner à ses enfants un futur dans lequel ils n'ont pas de place. Médée étant la prêtresse d'un monde archaïque que la Grèce venait de vaincre, ses valeurs et son monde étaient condamnés.
La ressemblance s'arrête là, Médée tue ses enfants, s'éloigne de l'homme et de la terre qui l'ont dépossédée de ses pouvoirs. Magda choisit la mort, mais sa lettre d'adieu, qui semble une profession de foi nazie, n'est qu'une explication officielle, une version idéalisée et simplifiée de motifs autrement plus tristes et plus complexes, ainsi que le montre la biographie écrite par Anja Klabunde.

Magda est une très belle femme. Elle a reçu une excellente éducation bourgeoise. Elle est cultivée et parle plusieurs langues. Elle aime le luxe et a de grandes ambitions. Élevée par un Juif qui l'a toujours traitée comme sa propre fille, ayant eu pour premier amour un militant, puis responsable, sioniste, Victor Chaïm Arlosoroff, et comme grande amie de jeunesse la sœur de ce dernier, on apprend qu'avant de devenir Madame Goebbels, elle avait caressé le projet d'aller vivre en Palestine avec eux. Passer d'un sioniste à un nazi paraît être un grand écart impossible, mais cela ne l'était pas autant que l'on pourrait le penser, si l'on en croit Victor Klemperer qui, à la même époque (2), mettait sionistes et nazis dans le même panier. Ces choix montrent surtout que la belle Magda aime les hommes de pouvoir, les leaders charismatiques. Quand elle rencontre Goebbels, elle vient de divorcer de l'industriel Günter Quandt. Elle mène une vie très confortable, mais elle s'ennuie. Entre elle et Goebbels, c'est le coup de foudre. Il s'aiment, se marient. Dans un premier temps, elle se sent parfaitement à l'aise dans son rôle d'épouse de ministre, grande amie d'Hitler, et incarnation de l'idéal de la femme et de l'épouse aryenne. Et puis la situation se dégrade. De muse adorée, elle devient mère de famille, enchaînant les grossesses et les problèmes de santé. Elle doit aussi affronter les nombreuses infidélités de son mari. Des infidélités qu'elle ne supporte pas, surtout quand Goebbels, tombé réellement amoureux de l'actrice Lida Barovaa se met à afficher sa liaison partout. Le couple se délite, et à la veille de la guerre il est à deux doigts de l'implosion. Magda veut divorcer et demande l'aide dHitler. Ce dernier, qui tient beaucoup à ce modèle de famille aryenne qu'elle et les siens incarnent, et redoutant surtout qu'un nouveau scandale éclabousse le parti, place Goebbels face à ses responsabilités : ou il sauve son couple ou il pert son poste. Goebbels renonce à sa maîtresse, et les deux époux signent un contrat d'entente, qu'ils s'engagent à respecter pendant quelques mois, le temps de voir s'ils peuvent encore sauver leur mariage, mais la guerre arrive qui relègue les problèmes privés au second plan. Le destin de Magda et de ses enfants est désormais scellé.

A travers les documents présentés par Anja Klabunde, on voit :
- que Magda avait fini par comprendre la nature profondément malsaine, cynique, diabolique de son mari. Elle connaissait ses méthodes, et le savait capable du pire. Il l'avait menacée de lui retirer ses enfants.
- que dans les années 40, elle savait tout des crimes nazis, et que, probablement, Goebbels les lui avait racontés pour l'associer et la lier davantage à son propre destin, ou peut-être seulement par cruauté. Témoin ces paroles de Magda, rapportées par sa meilleure amie, Ello : "Tu ne peux imaginer de quelles choses horribles il accable maintenant ma conscience, et je ne peux m'en ouvrir auprès de personne...",
- qu'elle s'est sentie tellement prisonnière de ses premiers choix qu'elle n'a pas cru possible un retour en arrière. Toujours à Ello, elle a expliqué : "Supposons que je reste en vie, je serai aussitôt arrêtée et interrogée à propos de Joseph. Si je dis la vérité, il faudra que j'explique quel homme était Goebbels... Je devrai décrire ce qui se passait dans les coulisses. Et alors toute personne convenable se détournera de moi avec dégoût. Chacun pensera alors que, sitôt mon mari mort ou fait prisonnier, je calomnie de la plus terrible manière le père de mes six enfants", ajoutant ensuite : "Le justifier devant ses ennemis, le défendre avec une réelle conviction... Je ne le peux pas non plus. Ce serait contraire à ce que me dicte ma conscience".

Les autres femmes de dirigeants nazis ne se sont pas suicidées, et elles n'ont pas été inquiétées ou très peu. Si Magda Goebbels a choisi le suicide c'est pour d'autres raisons qu'idéologiques. Le suicide est le passage obligé de ceux qui n'ont plus d'issue. Elle même l'avait déclaré, peu avant sa mort, et quel que fût le dénouement de la guerre : "Pour moi, il n'y a pas d'issue".
Pour ses enfants non plus, il n'y avait pas d'issue, car comment leur laisser vivre avec ce fardeau, dont ils ne pourraient jamais se débarrasser, d'être les fils d'un criminel, d'un homme, qu'avec le recul elle jugeait être l'incarnation du mal, mais dont elle n'avait pu se séparer à temps. Elle s'est elle-même jugée, déclarée coupable et condamnée à mort et a préféré emmener ses enfants avec elle.

(1) - Issu de son premier mariage, et donc pas le fils de Goebbels.
(2) - Victor Klemperer, Mes Soldats de papier, Seuil, 2000.
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Anja Klabunde, Magda Goebbels,
Tallandier, 2006.

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28 août 2006

L'Ennemi écoute ! - Feind hört mit !


Depuis une bonne semaine, dans toutes les vitrines, aux vitres des tramways, dans les coins des journaux, la silhouette noire dessinée au pochoir d'un homme massif vu de derrière portant un chapeau mou. Il est penché sur le côté gauche, le bras gauche pendant, la main à moitié ouverte, il rôde et se tient aux aguets. En dessous, un point d'interrogation en blanc. Je ne sais quoi d'inquiétant, de démoniaque émane de cette figure. Question esthétique : pour quelle raison ? Je ne peux pas y répondre. Ce n'est pas seulement le noir et l'aspect massif.
Victor Klemperer, Dresde, 23 janvier 1944,
in Je veux témoigner jusqu'au bout - Journal 1942-1945, Seuil.

L'image ci-dessus n'est pas l'affiche décrite par Klemperer, mais une reconstitution de la silhouette que l'on trouve réutilisée dans d'autres déclinaisons du thème comme, par exemple, dans l'affiche suivante.

J'ignore si Victor Klemperer a pu voir l'affiche montrant cette scène de restaurant, mais il est certain que la version au pochoir en silhouette noire (que j'ai placée sur fond rouge, mais qui dans la réalité devait avoir comme couleur celle du papier) est la plus efficace des deux.
Dans l'affiche du restaurant, l'ombre est transparente, vague, diluée dans cette scène banale. Il y a le serveur, le couple, et cette présence immatérielle. L'affiche au pochoir, épurée à l'extrême, représente quant à elle, le summum de l'efficacité en communication visuelle. Tout l'environnement a disparu, il ne reste plus que cette silhouette écrasante. Les épaules démesurément larges, pas de cou, et un unique bras qui se termine en forme de pince - un monstre.
Par ses lignes, la composition reprend les principes expressionnistes : elle est basée sur des déséquilibres et des obliques. Il y a dans cette ombre menaçante des réminiscences de M le Maudit.
Pour Victor Klemperer, cette silhouette noire, massive, est la menace de mort qui pèse sur chaque instant de sa vie au sein du IIIe Reich. Inquiétante et démoniaque, parce qu'elle est emblématique du régime qui a déjà tout perverti, écrasé et détruit. La propagande nazi voulait portraiturer l'espion ennemi, mais c'est sa propre image qu'elle a peinte. La menace au quotidien dans l'Allemagne de l'époque était moins l'Américain et le Russe que le voisin de palier qui, par simple vengeance ou intérêt, pouvait vous dénoncer à la Gestapo. Cette silhouette noire est emblématique de l'arbitraire, de la violence et de la mort qui planaient en permanence sur chaque citoyen.

M le Maudit, 1931 - une image du film

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08 juillet 2006

Chick Film


Sans surprise, le film de Sofia Coppola est une œuvre emblématique du temps présent, qui dépolitise tout et privilégie un formalisme pesant. Je ne sais plus qui a dit que la beauté sauverait le monde, mais ce film m'a donné le sentiment qu'avant de le sauver elle allait certainement le lobotomiser.

Rien dans le film, à aucun moment, n'invite à la réflexion, pas plus qu'à s'intéresser à l'Histoire. Une allusion, même fugace, aux conditions misérables de la reine dans sa prison du Temple, en offrant un contrepoint au glamour, nous aurait peut-être donné l'opportunité d'ébaucher un commencement de raisonnement philosophique sur les aléas de la vie, ou sur la conséquence de nos actes, mais rien de cela dans le film. La partie dramatique de la vie est écartée. La cinéaste a laissé de côté la laideur et les sujets sérieux pour ne pas gâcher le plaisir, laissant allégrement de côté la guillotine pour nous faire nous vautrer, en compagnie de la jeune souveraine, dans le luxe et les raffinements d'une existence dorée et futile.

Je suis sortie du cinéma avec l'étrange pensée que, même en sachant que passer par le couperet serait le prix à payer pour vingt ans de frivolité, de caprices, de luxe et de jouissance, si j'avais la possibilité de choisir je choisirais un destin comparable. Ce que l'on peut résumer par la philosophie nihilisto-hédoniste de la jouissance immédiate : la guillotine on s'en fiche, du moment qu'on en profite à fond avant. J'ai bien peur que ce soit là toute la philosophie du film, ce qui est regrettable. D'autant plus regrettable que le Sofia Coppola, en s'intéressant seulement à la partie légère de la vie de la reine empêche que l'on voie ce qui fit la grandeur de Marie-Antoinette : son courage et son héroïsme dans une épreuve horrible. Une injustice de plus.

Marie-Antoinette est un film sensuel. Pas dans le sens de sexuel, mais d'un film dirigé exclusivement aux sens, et plus spécialement à la vue.
Que le film soit beau, il l'est. Il est d'une beauté et d'un esthétisme tels que je n'ai pas réussi à me souvenir d'un film qui fût aussi beau et esthétique. On perçoit même le plaisir qu'a eu la metteur en scène à filmer d'aussi belles choses. L’œuvre n'est qu'une longue symphonie d'instants, de moments, filmés de la manière la plus sensible, où la cinéaste profite de chaque moulure, reflet, lumière, papier mural, tissu et détail pour faire de la scène une œuvre d'art. C'est là que réside la force de l’œuvre. En fait, c'est là que réside tout l’œuvre. En dehors de l'image, il n'y a rien. Cette beauté de l'image est aussi le point faible du film, car elle écrase tout : impossible de partager les émotions de la jeune reine quand le sentiment dominant est la beauté à couper le souffle de la scène.

Les dialogues étant brefs et rares (et heureusement, diront certains, car ils sont nuls...), la communication passe par l'image, la bande sonore, les gestes, d'où la nécessité d'en rajouter, dans les détails, dans les comportements, dans les symboles, et d'utiliser l'artifice de la répétition des mêmes scènes pour matérialiser l'évolution ou les changements de situations. De là, évidemment, le côté caricatural du film, bourré de clichés sur lesquels pèse aussi la vision manichéenne et morale américaine. A cause des ses origines humbles et de sa vie de courtisane, la du Barry devient une Cruella de Disney, mais en plus vulgaire et stupide (ce que, soit dit en passant, elle n'était pas). Le coiffeur Léonard, est, comme tout bon coiffeur se doit, une grande folle ; la duchesse de Polignac est présentée comme une nymphomane ; Louis XV comme un vieillard lubrique, et Louis XVI en imbécile toujours occupé à se goinfrer... La cour est glaciale, ennuyeuse et ridicule. Marie Antoinette passe son temps à rire, à se divertir, à picorer des gâteaux de toutes les couleurs et de toutes les formes, et a une collection de chaussures à faire mourir d'envie la moindre lectrice de Vogue. Pour toutes ces raisons, le spectateur éprouve plus d'empathie pour les meubles, les carrosses, les ors et les fontaines de Versailles que pour les personnages de l'histoire.

La bande sonore est l'autre versant de la communication émotionnelle : le rock est utilisé pour souligner la frénésie de jeu et de plaisirs qui s'empare de la reine au moment où son mariage semble partir à vau-l'eau. Je n'ai pu m'empêcher de voir là-dedans le lieu commun inévitable : comme elle était moderne ma reine ! La musique pseudo classique apparaît dans les moments de calme (je ne vais pas dire d'introspection car ce serait suggérer que les personnages du film ont une vie intellectuelle). La musique d'époque sert seulement de musique de circonstance, quand il est impossible, même avec la meilleure volonté du monde, d'harmoniser les attitudes et les pas des pseudo danses anciennes avec les rythmes de New Order. Seule l'air de Rameau "Triste apprêts" échappe au contexte utilitaire et symbolise le début d'une chute que nous ne verrons pas. Est-ce parce que la tristesse et la gravité ne font pas bon ménage avec la musique contemporaine ? Ou bien s'agit-il de sous-entendre que le tragique est une chose du passé ?

Sofia Coppola a dit que son film n'était pas historique. C'est la pure vérité. Le film est seulement une lecture "chick"*** , et donc totalement anachronique, de la vie d'une femme du passé. Elle fait de Marie Antoinette une héroïne d'aujourd'hui, la plaçant dans le panthéon de la modernité, entre Bridget Jones et Paris Hilton. Je conseille ce film pour sa beauté ineffable, mais n'en attendez pas plus. Surtout pas de l'histoire et de l'historiquement correct. La cliente de la chick lit, des chick soap et des revues glamour va adorer, et les mecs vont s'y ennuyer... sauf les coiffeurs "queer" fans de lady Di.

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*** - Chick, non pour le "chic" ou le glamour, mais pour être une version cinématographique de la "chick lit" (chicken literature), cette littérature, conçue pour l'adolescente/adulescente branchée mode et style, et qui est apparue à la fin des années 90 avec des auteurs comme Helen Fielding (Le Journal de Bridget Jones), Candace Bushnell (Sex and the City) ou, plus récemment, Lauren Weisberger (The Devil Wears Prada - celui-là si mauvais que je n'ai pas réussi à aller au-delà de la quatrième page -, et dont la version cinématographique, aussi esthétique que vide, vient d'être lancée aux Etats-Unis).

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